| direction du Bureau des Longitudes (1795-1854) |
La transition (1793-1795)
Au moment où s'ouvre la période révolutionnaire,
Cassini
IV est sur le point de voir s'achever la restauration et la réorganisation
de l'Observatoire. Il a pu notamment mettre en oeuvre le Règlement
signé par Louis XVI le 26 février 1785, dans lequel il est
désigné sous le titre de Directeur général,
et libéré de la tutelle de l'Académie ; il dispose
désormais de trois élèves appointés.
Les difficultés commencent dès le 16 juillet 1789, lorsque
les souterrains de l'Observatoire sont l'objet d'une inspection assez brutale
par une patrouille du district du Val-de-Grâce qui, sur dénonciation,
y recherche des armes et des vivres imaginaires.
Bientôt l'argent va manquer pour l'entretien du bâtiment,
les élèves seront plus assidus aux manifestations républicaines
qu'aux observations, et enfin, le 31 août 1793, la Convention prend
un décret qui « sur les principes de l'égalité
et de la Liberté » stipule que les quatre astronomes de l'Observatoire
de la République jouiront des mêmes droits.
Ces astronomes (ou «professeurs», dans d'autres textes),
sont Cassini et les trois élèves recrutés
en 1785 : Nouet, Pemy et Ruelle, d'origine et de mérite fort différents.
Le premier est un ecclésiastique qui, en 1793, a déjà
cinquante-trois ans et une certaine expérience de la géodésie.
Le second est un jeune astronome de vingt-huit ans, qui observe assez régulièrement
et découvre une comète en cette même année 1793 ; il joue un rôle de meneur dans les événements. Le
troisième est un aventurier de trente-sept ans, déserteur
réfugié à l'observatoire où Cassini
l'avait accueilli avec une bonté qu'il paye d'ingratitude ; quatre
ans plus tard, on le trouve impliqué dans la conspiration de Babeuf.
Cassini ne peut accepter le décret du
31 août, qui consacre l'annihilation de ses efforts, et démissionne
de ce poste d'astronome le 5 septembre 1793. Il quitte l'Observatoire un
mois plus tard, après de pénibles différends avec
ses ci-devant élèves excités par le citoyen Lakanal,
lequel avait été désigné comme inspecteur de
l'Observatoire par le Comité de l'Instruction publique.
On ne sait par quelle autorité Cassini
démissionnaire est remplacé aussitôt par Alexis Bouvard,
ni comment Pemy, qui se désigne d'abord comme «président
de l'assemblée des quatre astronomes», fut nommé directeur
temporaire dès septembre. Un an plus tard le directeur temporaire
sera Nouet. Pratiquement, l'Observatoire sera inactif et à l'abandon
pendant deux ans. |
Le Bureau des longitudes
L'Académie des sciences, supprimée en même temps
que les autres académies par le décret du 8 août 1793,
est rétablie comme «Classe des sciences physiques et mathématiques»
de l'Institut national créé le 25 octobre 1795. Mais un nouvel
organisme a été instauré peu avant par le décret
du 7 messidor an III (25 juin 1795) : le Bureau des
longitudes.
Le rapport justificatif du conventionnel Grégoire est annexé
au décret de messidor. S'il sacrifie au style fleuri de l'époque
(«le trident de Neptune est le sceptre du monde», cite-t-il),
s'il n'omet pas d'affirmer la foi républicaine de l'auteur («La
royauté avait tout souillé, la République purifiera
tout... Des emblèmes plus convenables à la liberté
[que la fleur-de-lys* qui marque le nord sur
les cartes et les compas de route] remplaceront les signes du despotisme»),
il est fortement charpenté du point de vue scientifique.
Le décret assigne au Bureau des longitudes la mission de développer
l'astronomie au profit des sciences, de la navigation, de la géographie ; il lui fait attribution de l'Observatoire national de Paris. Des dix
membres du Bureau, quatre sont statutairement des astronomes : Lalande,
Cassini,
Méchain et
Delambre
sont nommés à ce titre. Le traitement des membres est alors
de 8 000 livres. Cassini
va revenir de sa terre
de Thury, assister à quelques séances, puis démissionner
au début de 1796 ; il sera remplacé par Messier. Deux astronomes
adjoints sont nommés dès 1795; Michel Lalande (neveu de l'autre)
et Bouvard. La nomination au Bureau était
une affectation dans un emploi à plein temps, et non une distinction
honorifique; mais seuls les astronomes-adjoints, et les aides obtenus par
la suite, étaient astreints aux travaux de service à l'Observatoire,
les membres astronomes étant occupés par leurs propres recherches
(pouvant comporter des observations) et par des missions spécifiques
telles que l'établissement de la Connaissance des Temps.
* Grégoire ignorait que ce
motif ornemental, dont l'emploi était international en cartographie
et en navigation, n'avait aucune relation avec l'emblème royal français. |
Les directeurs délégués
par le Bureau des longitudes
La direction de l'Observatoire ne faisait plus l'objet d'un règlement.
C'est Lalande, désigné comme directeur temporaire dès
le 7 mai 1795, qui devient peu après le directeur choisi par le
Bureau des longitudes. Mais il s'agit seulement d'administration et non
de direction scientifique, car les autres membres astronomes travaillent
de façon autonome. On ne connaît pas avec rigueur la liste
des directions successives, d'autant que le Bureau a un administrateur
à partir de 1800 et qu'il y a des confusions entre celui-ci et celui
qui s'occupe de l'Observatoire. On peut seulement, jusqu'en 1822, définir
trois périodes : 1795 à 1800, 1800 à 1804, 1804 à
1822, au cours desquelles Lalande, Méchain et Delambre ont respectivement
géré l'Observatoire d'une façon presque continue,
mais avec quelques permutations entre eux et peut-être aussi avec
Bouvard. Puis la direction administrative sera assurée par Bouvard
de 1822 à 1843, et par Arago de 1843 à 1853.
-
Lalande (de 1795 à
1800)
-
Méchain (de 1800
à 1804)
Cercle de Borda
Planche extraite de l'ouvrage de Delambre et Méchain,
Base du système métrique décimal, Paris, 1806-1810.
Ce cercle, fabriqué par Lenoir, vers 1787, a été utilisé
par Delambre et Méchain pour les opérations ayant conduit
à la détermination du mètre.
-
Delambre (de 1804 à
1822)
-
Bouvard (de 1822 à
1843)
-
Arago (de 1843 à 1853)
A la mort de Bouvard c'est le célèbre
Arago,
déjà «directeur des observations» depuis 1834,
qui le remplace. Il avait été nommé astronome-adjoint
en 1807, alors qu'il se trouvait en mission en Espagne pour conclure l'opération
géodésique des Baléares, que la mort de Méchain
avait interrompue.
Arago achevait sa triangulation à Majorque,
en 1808, lorsque la guerre reprend entre la France et l'Espagne : il est
pris pour un espion par la population, mais son accent catalan et un déguisement
de paysan lui permettent de regagner son vaisseau, qui est espagnol et
où il est d'abord intemé. Il peut ensuite partir pour Alger,
d'où il s'embarque vers Marseille; mais il est capturé par
des corsaires espagnols, ramené en Espagne, incarcéré.
Libéré à la fin de 1808, il s'embarque à nouveau
pour Marseille, mais le navire (tempêtes, guerre, puis voies d'eau...)
se déroutera sur Bougie. Il gagne Alger déguisé en
bédouin, peut se rembarquer et, s'il atteint enfin Marseille le
2 juillet 1809, c'est parce qu'il a été possible d'échapper
à une croisière anglaise.
La contribution de cet éminent physicien à l'astronomie
est marquée essentiellement par ses talents dans l'enseignement,
la diffusion de la culture, l'organisation, et une influence stimulante
sur ses élèves. C'est ainsi que le cours d'astronomie dont
le charge le Bureau des longitudes, à peine ouvert à l'Observatoire
en 1813, réunit une telle affluence qu'il faut le transférer
dans l'immense salle méridienne dite de Cassini.
Son Astronomie populaire (1854) a joué un rôle certain dans
l'éducation scientifique du public. Il a suscité la rénovation
de l'industrie des instruments de précision en France, avec les
constructeurs Henri Gambey et Louis Bréguet. Il a incité
Le
Verrier à reprendre le travail de Bouvard
sur Uranus, et a donc une part dans la découverte de Neptune.
Ses travaux personnels proprement astronomiques sont principalement
des applications de ses autres travaux (polarimétrie et photométrie
notamment) à la physique solaire, stellaire et atmosphérique.
On lui doit d'avoir discerné, dès 1839, lorsqu'il présenta
l'invention de Daguerre, l'importance que la photographie prendrait pour
l'astronomie; c'est à son initiative que Fizeau et Foucault étudièrent
l'impression rapide des plaques et obtinrent, le 2 avril 1845, le premier
et remarquable daguerréotype du Soleil.
Daguerréotype du Soleil
2 avril 1845
dans Recueil des travaux scientifiques de Léon
Foucault, Paris 1878
Les taches ont été entourées d'une
ligne fine sur l'original.
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L'activité
de l'Observatoire
Il aura fallu attendre la Révolution pour que cette vocation
pluri-disciplinaire de l'Observatoire qui figurait au projet de Colbert
se concrétise.
Le système métrique
Le célèbre projet «d'unification des mesures»
est présenté par Talleyrand à l'Assemblée constituante
en 1790. L'unité de temps n'est pas en cause, les astronomes étant
les «maîtres du temps », comme on disait, et ne soulevant
pas de questions à son sujet. L'établissement de l'unité
de masse va être confié à Lavoisier, qui mènera
une partie de ses recherches à l'Observatoire. La nature physique
de l'unité de longueur est encore à définir : va-t-on
se rattacher à la longueur du pendule battant la seconde, ou à
une fraction définie du méridien terrestre ?
Cassini et Borda mènent les études sur le pendule à
l'observatoire, en 1792; elles serviront à la détermination
de l'intensité de la pesanteur mais, pour l'unité de longueur,
c'est la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre
que l'on adopte. Le choix va entraîner de nouvelles opérations
géodésiques : il s'agit de reprendre la méridienne
de Cassini en la vérifiant à l'aide d'instruments modernes,
et de l'étendre vers le sud. Nous avons vu la part que Méchain,
Delambre et Arago ont pris à ce travail.
La loi du 10 septembre 1799 sanctionna définitivement le nouveau
système des Poids et Mesures, dont la responsabilité avait
entre-temps été confiée totalement au Bureau des longitudes.
L'arrêté consulaire du 24 septembre 1803 décida ensuite : « Les étalons du mètre et du kilogramme, et de toutes
les règles qui ont servi aux diverses mesures de la Terre par les
astronomes français, seront déposés à l'observatoire
National, sous la surveillance du Bureau des longitudes.»
Ce dépôt, qui incluait tous les appareils ayant servi aux
mesures, fut fait, et est en grande partie conservé aujourd'hui.
Les étalons primaires étaient en réalité déposés
aux Archives, et ce sont des doubles que l'Observatoire eut à conserver
(l'exemplaire des Archives faisant foi) ; la comparaison des étalons
de l'Observatoire et des Archives s'effectuera à différentes
reprises mais, jusqu'au milieu du siècle, la précision des
mesures (de l'ordre du millième de gramme ou de millimètre)
ne permit pas de déceler des écarts bien significatifs.
La physique
Parmi beaucoup de recherches non astronomiques (magnétisme,
électricité atmosphérique, météorologie)
faites à l'Observatoire au cours de la période étudiée
ici, figurent les classiques découvertes d'Arago, notamment en électromagnétisme
et sur la polarisation.
Mais, directement en rapport avec l'astronomie, il faut relever l'extraordinaire
fécondité du génie de Foucault qui, au cours des deux
seules années 1850 et 1851, se traduit par trois travaux fondamentaux.
Foucault met au point la technique de l'argenture chimique des miroirs
de verre; c'est une révolution pour l'emploi du télescope
dont le miroir en métal, vite terni et déformable, limitait
considérablement le rendement jusqu'ici. Il matérialise l'effet
de la rotation de la Terre par son pendule dit par la suite «de Foucault»,
qu'il installe dans la grande salle méridienne de l'Observatoire,
à 11 mètres du sol, après une expérience à
échelle réduite dans sa maison de la rue d'Assas, et avant
la démonstration publique faite sous la voûte du Panthéon.
Enfin il réalise, sur une idée émise par Arago en
1838, une détermination de la vitesse de la lumière à
l'aide d'un petit miroir tournant mû par une turbine à air
comprimé. Cette mesure, faite à l'intérieur même
d'une salle (encore la salle méridienne) et non par des visées
à distance comme dans les mesures classiques, sera extrêmement
précise en 1862, et inspirera les célèbres expériences
de Michelson qui déclencheront les recherches sur la relativité ; mais dès 1850 il peut démontrer que la vitesse est plus
grande dans l'air que dans l'eau, expérience cruciale en faveur
de la théorie ondulatoire de la lumière énoncée
par Fresnel.
Les observations astronomiques
Géodésie, mécanique céleste, physique expérimentale
et fondamentale, avec des résultats marquants ou prestigieux dans
chaque branche, cela ne laissait guère de temps aux astronomes du
Bureau des longitudes pour des observations «de routine». Quant
aux aides, il y en aura un à partir de 1798 et, jusque vers 1834,
un autre par intermittence... Aussi les instruments de position, tels les
grands Quarts-de-cercle muraux de Bird et de Sisson, ou le grand Cercle
azimutal donné par Laplace en 1811, sont-ils pratiquement inemployés;
on se borne surtout aux observations quotidiennes nécessaires à
la détermination astronomique de l'heure. La situation ne change
que lorsque Arago est nommé Directeur des observations en 1834.
Il dispose dès cette année d'une lunette méridienne
construite par Gambey, et il a des élèves observateurs pour
l'exécution d'un programme sérieux, relatif aux étoiles
brillantes et aux corps du système solaire.
Mais le plus important de l'action d'Arago concerne l'astronomie équatoriale.
Il n'y avait alors qu'un équatorial de 10 centimètres, de
Gambey également, d'ailleurs excellent et suivant la rotation diurne
par mouvement d'horlogerie; il avait remplacé en 1826 un instrument
plus petit qui avait servi à Bouvard pour
ses observations des comètes et de la libration de la Lune. Arago
avait un plan de travail excédant les possibilités de l'équatorial
de Gambey : recherche de parallaxes stellaires, résolution des nébuleuses
en étoiles, physique des planètes et des satellites, orbites
des étoiles doubles en vue de la détermination des masses
stellaires, observation des comètes pour suivre leur évolution
lointaine.
A partir de 1845, Arago va procéder
à la réalisation de la grande coupole qui surmonte la tour
est du bâtiment, et à celle de la monture de la grande lunette
équatoriale qui y sera installée. Ce dernier instrument,
qui existe toujours, a un objectif de 38 centimètres et une distance
focale de 9 mètres ; il était l'un des plus grands réfracteurs
de l'époque. Ne pouvant faire supporter son poids à la voûte
qui coiffe la tour, on le fit reposer sur une armature de poutrelles métalliques
ancrée sur la paroi circulaire : cette armature est un chef-d'oeuvre
de métallurgie. La lunette, elle, ne fut achevée qu'en 1855
après la mort d'Arago; son support parallactique avait à
lui seul coûté 90000 francs.
Coupole Arago
extraite de l'ouvrage d'Arago L'astronomie populaire,
Paris 1854-1857
elle abrite l'équatorial représenté
ci-dessous
Lunette équatoriale de la tour de l'est
(ouverture de l'objectif 0.38m, longueur focale 9m)
L'objectif a été construit par les frères
Henry
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Crédit : Suzanne Débarbat, S. Grillot, J. Lévy/observatoire
de Paris
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